Vibration #00



- Fourmilière -



En ce 20 janvier 2026, je reste affalé dans le lit de ma chambre et ma motivation est au plus bas. Est-ce car je deviens las de cette pièce monochrome semi-achevée, ce cocon que j'ai entrepris de construire en arrivant à Montréal il y a cinq mois laissé au statut de projet en cours ? Les décorations hétéroclites, les murs blancs que je m'étais promis de recouvrir; ce plafond, toujours aussi hypnotisant de banalité…

Aujourd'hui c'est mon anniversaire. Et comme tous mes anniversaires depuis plusieurs années, j'ai passé cette journée seul. Bien que chaleureusement touché par tous les messages de mes proches que j'aime profondément, il n'empêche que cette journée où la terre effectue son 23ème tour autour du soleil depuis mon avènement demeure solitaire.

Je crois que j'apprends un peu à vivre ces anniversaires ainsi. Et à les apprécier surtout. Comme une journée d'introspection. Un nouvel an à retardement, si l'on veut. Sauf que cette fois, je suis seul dans ma bulle à me demander ce que je pourrai faire de mieux cette nouvelle année. Quel pied !

***

Une heure passe. Puis deux. Somnolant entre les couvertures, rattrapant le manque de sommeil de la nuit passée, je pense. La voix dans ma tête n'a jamais été plus bruyante qu'en ce 20 janvier. Raison de plus pour lui donner matière à réflexion.

En cinq mois d'exploration de ce nouveau terrain de jeu, Montréal m'a appris de nombreuses leçons. D'abord, qu'on peut être à peu près qui on veut dans cette ville sans en être tenu coupable. Ensuite, que l'oisiveté n'est pas envisageable. Tout va vite. Il faut travailler, mettre de côté, épargner, investir, apprendre, entreprendre. Je me demande parfois comment je n'ai pas encore eu ouï-dire d'un burn out. Cela me fait-il culpabiliser de ma fainéantise un mardi de janvier alors que j'observe les va-et-vient des travailleurs ? Un peu.

Enfin, et peut être la leçon la plus importante: ici la culture fait tout. Montréal valorise ses petits créateurs, collectifs, organisateurs, artistes. L'underground pousse pour remonter à la surface avec une ardeur dont je n'avais jamais fait l'expérience avant. Bien que menacé, par des lois et des rétracteurs qui voudraient taire sa voix, il continue sa lutte. Chantant haut et fort, proclamant son existence, criant pour sa rédemption. Je pense que cette ville ne pourra jamais faire sans. C'est un trop-plein d'artistes, d'esprits créatifs, on ne peut empêcher Montréal de vomir sa culture. C'est un réflexe. Et cette mentalité me fait vibrer. Même si je suis souvent dépassé par le tremblement de la marche effrénée de tous ces talents, qui travaillent d'arrache-pied pour subsister et faire vivre leur art, je dois avouer que je le trouve aussi galvanisant. Cette ville a conscience de la largeur de son éventail culturel, et n'hésite pas à en faire sa force. J'ai pu taper du pied en free party aux abords du Saint-Laurent avec des inconnus, errer dans les allées d'un marché d'artisans créateurs au sous-sol d'une église, vivre ce que la vie nocturne montréalaise avait de plus noir à exposer… tout ça pour me retrouver à chaque fois confronté, secoué, par une communauté grouillante, stimulante, acharnée et déterminée, travailleuse, parfois injuste, toujours motivée, très organisée, unie.

En arrivant à Montréal, je suis entré dans une fourmilière. Et je crains d'en devenir bientôt une ouvrière.

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Sans m'en rendre forcément compte, mon statut de nouvel arrivant me donne un regard privilégié sur cette ville remplie de curiosités. Je ne suis pas tout à fait un touriste, ni vraiment un local. J'ai rencontré les bonnes personnes, celles qui connaissent les bonnes personnes, et les bonnes adresses. Je me place à cette mi-distance qui me donne tant de pouvoir d'observation et d'analyse. Celle-ci reste truffée de subjectivisme, de biais et de clichés. Mais je n'entends pas rendre compte de la réalité montréalaise. Plutôt de retranscrire le charme que j'y trouve.

Voilà ma première vibration. La vibration 0. Le tremblement de terre de Montréal m'a frappé, et j'étais dans son épicentre lors du drame. Plus le choix maintenant. Je dois sortir de la torpeur de mon anniversaire et transformer cette introspection en ce que je fais de mieux. Quitter la chrysalide pour devenir le bel insecte capable d'apporter sa pierre à l'édifice. Chaque fourmi a un rôle très spécifique. Celle que je choisis d'incarner aura la plume du poète, qui cherche inlassablement à transmettre la beauté du monde à ses camarades fourmis:

Il faut être toujours ivre, tout est là ; c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous!

C. Baudelaire

- Corentin Rouvreau