Vibration #03



- Passage transitoire -



Je profite des dernières minutes de pause pour prendre l’air un instant, perdu au cœur des Adirondacks sur une aire d’autoroute à la lumière d’hôpital qui se détache de la pénombre ambiante. Là, quelques instants avant que le bus de nuit ne reparte en direction de Montréal, je tente de connecter les morceaux éparses de ma vie, qui année après année se fragmente géographiquement.

Ce dernier mois est passé plus vite que ceux qui l’ont précédé, Plusieurs allers retours transocéaniques plus tard, me voilà enfin installé dans ce pays de toutes les promesses, et pourtant rien ne donne plus envie que de rentrer. Seulement, ce que j’avais pour habitude d’appeler « maison » n’a plus du tout le même sens qu’avant.

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Je n’ai jamais vu de gêne à l’idée de repartir à zéro dans un nouveau pays, avec de nouveaux enjeux. Au contraire, cette soif d’aventure demeure insatisfaite, c’est d’ailleurs ce qui m’a fait repartir. Viser toujours plus loin, toujours plus ambitieux, tant que la vie me le permet. Toutefois, je comprends maintenant les implications de vouloir vivre ainsi.

Recommencer sa vie, c’est accepter le risque d’être sans repère le temps de s’adapter. J’ai seulement peur de trouver cette idée trop grisante et de ne plus m’en lasser. Montréal m’a montré la possibilité de repartir à zéro, pour de vrai: l’absence d’attaches et de lien sur place permet de se reconstruire entièrement, et j’en ai fait la plein expérience. Mais jusqu’où peut-on se permettre de pousser ce vice ? Je réalise aujourd’hui qu’on ne repart jamais vraiment à zéro, et qu’on amène toujours avec soi un petit bout d’avant. Je crois seulement que j’avais peur de l’assumer précédemment. Toutefois, aujourd’hui, je ne veux plus tirer un trait sur le passé.

À New York, tout le monde vient pour être quelqu’un d’autre. Comme si être soi ne suffisait pas. Les cartes sont rebattues et chacun mise plutôt sur l’avenir pour se déterminer. J’ai d’abord trouvé l’idée excitante, c’est d’ailleurs celle qui m’a poussé à venir. Puis j’ai vite compris le vice sous-jacent.

Si les parcours menant ici sont aussi nombreux que différents, une sorte de filtre se fait à l'entrée, dès le premier pas en dehors de JFK. Chacun converge dans la même direction ici: réussir. Certes, mais au fond, comment le définir ? Un succès professionnel, une opportunité en or et tout peut basculer, on peut enfin parvenir à devenir quelqu’un. Pourtant, étrangement, je n’ai jamais eu autant l’impression de n’être qu’un petit rouage dans la machine que dans la ville qui ne dort jamais.

À trop vouloir se dresser au-dessus de soi, devenir la version rêvée de celui qu’on rêvait d’être, j’ai tendance à m’y perdre. Avec le peu de recul que m’accorde ce petit mois, je réalise que j’ai moins à gagner à tout recommencer ici plutôt qu’à exploiter ce que j’ai déjà construit.

Car désormais, j’ai compris que partir et recommencer de façon délibérée est un luxe, le luxe de celui qui croit n’avoir rien à perdre. Et aujourd’hui, j’ai tant de bagages à transporter que ce serait manquer de respect à la personne que je suis devenue que de les laisser en arrière.

C’est drôle, car réaliser ceci ne m’empêchera pas de me prêter au jeu, tant il est enivrant de penser à qui je serai au bout de cette aventure. Seulement, il est capital de garder à l’esprit qu’on ne crée pas son idéal en renonçant à ses souvenirs, aussi oubliables soit-il. Cette année je préfère essayer de les embrasser plutôt que de les croire dispensables.