Vibration #02


-L’horloge-



L'hiver. Je pensais le connaître sous toutes ses facettes après lui avoir fait face tant d'années. Je croyais en avoir saisi tous les ressentis, de la fraîcheur matinale en marchant vers le bus qui rougit le bout des oreilles et enfouit les mains dans les poches, à la noirceur tombée avant même d'être de retour à la maison, cette obscurité qui reste tapie la journée mais ne tarde jamais trop à se montrer.

Je pensais le connaître, j'en venais même à rire de lui, prétentieux qu'il est, à vouloir saper mon moral de décembre à février. C'était sans compter sur l'hiver montréalais.

Toute perception préconçue que j'ai pu avoir par le passé de cette saison a été balayée par le blizzard qui s'infiltre dans mes souliers, à travers mes gants et sous ma veste. J'étais pourtant enthousiaste à l'idée de faire enfin l'expérience d'un véritable hiver, avec une neige cotonneuse et un froid qui donne envie de se blottir sous les couvertures et binger une série toute la soirée. C'était grisant, l'arrivée des premiers flocons, que j'avais pour habitude de ne voir qu'en allant skier chez mes grands-parents. Les premières batailles de boule de neige sont amusantes, le Mont Royal se métamorphose, et la ville revêt son habit chaud pour se préparer à la saison.

Mais rapidement, le temps ralentit. Le froid s'est bien installé, maintenant il demeure. Il n'est pas toujours synonyme de souffrance, mais son omniprésence paralyse les corps et les esprits. Le blanc immaculé des premiers jours se transforme en névasse dégoulinante, ralentissant le pas et alourdissant les déplacements. Ces derniers se font plus rares, limités aux essentiels. Les sorties au bar s'espacent, et même si la ville s'est adaptée et offre pléthore d'activités hivernales, la motivation ne suit pas toujours.

Et vient la nuit. A vrai dire, elle ne vient plus; elle reste. Les courtes journées de janvier de mon village me manquent, tant elles paraissent longues comparées à celles ici. A peine trouve-t-on le temps de se motiver à effleurer quelques rayons de soleil avec les parties de peau encore découvertes de nos corps, que celui-ci s'assoupit derrière les immeubles et commande aux réverbères de remplir sa tâche. Un retour de soirée un peu trop arrosée garantit un lendemain des plus déprimants, avec un temps d'ensoleillement de deux heures tout au plus, si l'astre daigne percer la couche de nuages qui enveloppe la ville.

Mais qui dit moins de sorties dit plus de temps pour soi ? Pas vraiment. L'engourdissement qui s'ensuit colle à la peau, et un brouillard recouvre mon esprit, si bien que ma motivation tombe au plus bas. Certains s'adaptent bien mieux à ce rythme si dual, cette dichotomie entre été et hiver caractéristique de ce coin du monde. Nul doute que beaucoup rusent la nuit et parviennent, avec discipline, à garder un rythme effréné. Ce n'est pas encore mon cas. Les semaines passent puis les mois, et l'hiver semble avoir toujours été là. La ville reste en hibernation, et le printemps demeure lointain.

***

"... but usually the city has more events going on during the winter. You'll see, once it has settled, people go even wilder in raves here. They have to find a way to cope with the seasonal depression you know"

Cette discussion, si anodine de prime abord, demeure dans un coin de ma tête depuis que mon coloc m'a partagé ces mots à la fin de l'été. Si l'hiver m'enthousiasmait alors, j'anticipais le monde de la nuit de l'autre côté du continent encore plus. Et Anthony avait raison.

La nuit, les corps engourdis s'offrent un répit le temps de quelques heures. Échappant à la torpeur glacée de leurs journées, ils se réunissent pour se perdre au rythme des caissons, enveloppent momentanément un hangar, un sous-sol, un vieil entrepôt. Quelques virages en lézardant dans un couloir, et les vestes sont ôtées, les gants laissés de côté. Les corps s'allègent et révèlent des tenues réservées pour ces moments, loin des trottoirs verglacés. A chaque pas, les vibrations remontent plus haut dans mes jambes, s'emparent de mes hanches, quelques secondes avant que je commence à lâcher prise. En un instant, la bulle se crée et plus rien n'existe. Je continue à m'approcher, happé par une force que je ne saurais nommer. En se faisant, je passe entre les corps, chacun semblable à un spectre lui-même enfermé dans sa propre bulle. Possédés par une énergie qui inonde la pièce, ils sont tous si différents mais pourtant ici ne font qu'un. Une fois placé à une distance raisonnable de la scène, seul espace éclairé par un prisme de lumière rouge traversé de fumée, je pose bagage. Je regarde autour de moi, établissant un périmètre d'expression corporelle, j'installe ma bulle. J'ancre les pieds. Et là, semblables aux vêtements enlevés plus tôt, tout souci, toute peur et toute pensée externe quittent mon corps, je les lâche au sol, ils tombent dans un fracas assourdissant et me laissent enfin flotter. Je ferme les yeux. La vue devient secondaire, ce sont les autres sens qui prennent le dessus. Le toucher, par les pulsations de la musique entre mes côtes; l'odorat, par ce mélange de machine à fumée, de cigarette et de sueur, accompagné, plus discret, par un filet imperceptible de lâcher prise collectif; enfin l'ouïe, par les boucles cycliques de Drum and Bass, Hard Techno ou Tribe, qui pénètrent, itération par itération, plus profondément chaque muscle de mon corps.

Loin d'être chaotique, cet environnement m'apparaît plutôt ordonné, animé d'un mouvement dicté par une force supérieure. Toutes ces personnes sont venues dans le même objectif: les seuls, les accompagnés, les tristes, les frustrés, les riches et les moins fortunés: se perdre l'espace d'une nuit dans cette constellation de bulles alvéolées qui rarement se touchent, mais qui pourtant sont si interconnectées.

Alors le temps reprend sa course. Le chronomètre figé par les températures négatives court, il court plus vite que je le voudrais: trop vite, il sonne la fin de liberté. Les heures se rapprochent contre ma volonté, et filent à une allure impensable. La parade harmonieuse de ces centaines d'âmes réchauffe le thermomètre, la sueur s'échappe des corps pour recouvrir les murs, le plafond, avant de nous retomber dessus. Partout, ils vibrent à l'unisson, et le dédale formé par leur assemblage devient difficile à traverser. D'une pièce à l'autre, les ambiances changent, le niveau sonore aussi. A mesure que le temps passe, on ne dirait même pas que la foule diminue, elle s'avachit simplement de plus en plus sur les canapés et dans tous les coins. Le pic d'énergie est passé et les corps, eux, se rappellent que l'hiver les a engourdis.

La réalité me rattrape et je saisis pour la première fois mon téléphone afin de reprendre conscience du monde extérieur. L'heure dépasse largement mes estimations et vient le temps de ramasser toutes mes affaires. Récupérer tout ce que j'ai laissé à terre le temps d'une danse, et les ramener à la maison, pour une dernière cigarette, épaule contre la fenêtre, à écouter les premiers levés filer en voiture. A regarder le voile obscure recouvrant la ville se dérober, m'arrachant de cette dimension parallèle temporaire, tandis que je tire les rideaux pour échapper à la lumière laiteuse des premières heures.