Vibration #01



- Aux sommets -



Je finis de plier bagage, vérifie que toutes mes affaires sont bien prêtes, et regarde une dernière fois le plan de route. Des vêtements bien chauds, le sac rempli, et la perspective des belles images à venir me galvanisent pour la suite. Alors que je franchis le pas de ma porte, respirant une dernière fois l'air de la ville, chargé du nuage des pots d'échappement et de la pluie fine d'automne, je pense déjà à la quiétude des paysages que j'explorerai pour les prochains jours…

***

J'ai toujours grandi à proximité de la nature. Le goût de la proximité avec les champs, les plaines et les collines m'a été transmis par bien des influences. Pourtant, il y a quelque chose dans les grandes villes qui m'attire, toujours: l'infinité d'opportunités qui me font penser que tout est possible, qu'on peut être qui on veut tant qu'on en a la volonté. A chaque nouvelle vie, chaque nouvelle ville, j'ai cette sensation de pouvoir recommencer à zéro et être la meilleure version de moi-même; comme une quête infinie d'accomplissement de mon être dans cet environnement où la comparaison est presque forcée. Chaque journée se doit d'être plus productive que la veille, et la passivité des jours gâchés ne fait que renforcer ma culpabilité.

Mais une force innommable ne cesse de me ramener loin des métropoles, là où le silence reprend le dessus sur tout. Cette force, elle est discrète, mais m'entoure en tout temps, même quand je ne la vois pas. Cette force, elle n'est pas violente, et ne tente pas de m'arracher d'un environnement pour en rejoindre un autre. Cette force, c'est simplement celle de la nature.

D'un pays à l'autre, elle se manifeste différemment; à travers les plaines, les forêts ou les lacs, elle parle toujours un langage nouveau. Pourtant, c'est à chaque fois avec la même puissance qu'elle me fait vibrer quand je quitte la voiture, pose mon sac à terre, vérifie une dernière fois les stocks d'eau et de nourriture et que, dos à la route, je fais face à un flanc de montagne encore enneigé qui n'attend que d'être exploré, ou à un bois qui s'étend à perte de vue. Alors, j'enfile le sac, serre mes lacets et me prépare à laisser tous les tracas du quotidien en arrière.

***

Les premières heures sont une fuite. La tête encore pleine de ce bourdonnement étrange, presque similaire à celui du métro qui dévale sur les rails, nous chantons pour passer le temps ou bien jouons à nous raconter des énigmes. Puis les kilomètres passent, avec eux, les traces du passage de l'homme, jusqu'à être réduites à un simple sentier, rarement foulé, et quelques bâtisses parfois abandonnées, ou des fermes éparses. Une première pause, je me retourne, et le parking où j'ai laissé mes tracas n'est déjà plus. Derrière là où il se trouverait, l'horizon zébré dessiné par les sommets ne laisse pas de place à l'imagination. La beauté est déjà là, tout autour de moi, et ma tête se vide un peu. Je m'allonge quelques minutes, un vent léger soulève l'herbe sous mes mains. Il faut vite repartir avant la tombée de la nuit.


On ne compte plus les kilomètres. Un bon rythme s'impose, le seul bruit que je perçois est celui de nos pas, militaires, qui foulent le sable du chemin. Parfois, une brise légère se faufile entre les arbres et me rappelle que la force est toujours là. Que plus je monte, plus je m'éloigne, et plus elle m'habite, recouvre toute ma peau et infiltre tous mes pores. Le premier jour ne manifeste souvent que les prémices de la tranquillité de ceux à venir. Encore chargée des souvenirs du matin, lorsque j'étais parmi les hommes, ma tête reste un peu polluée. Nous continuons alors de monter jusqu'à trouver un coin où bivouaquer, un point de vue qui nous rendra fier du petit chemin parcouru.

Un rapide repas achève la journée. Les jambes pleines, le sac un peu moins qu'au matin, nos yeux se ferment déjà presque alors que la lumière du jour se défile à l'horizon. Tandis que le soleil disparaît, la chaleur s'efface peu à peu aussi, la nature devient moins accueillante. Pourtant, c'est à ce moment-là que le véritable spectacle débute.


La nuit noire s'installe et il faut encore patienter quelques heures avant qu'ils ne sortent de leur cachette. Eux, ces millions d'astres lointains, qui paraissent pourtant si proches, illuminent enfin de mille feux le ciel à perte de vue, notre récompense après avoir conquis les sommets. Quelques-uns filent à toute vitesse, que l'on aperçoit si l'on s'arme de patience et d'un regard assez aiguisé. L'heure file et les constellations défilent, mais le spectacle est trop beau pour en détacher mes yeux. Enfin, le silence a repris le dessus, et à même réussi à infiltrer ma tête. C'est avec un calme rare que mes pupilles se ferment enfin, et que je ne pense même pas au lendemain en m'assoupissant.

Mais ce lendemain arrive tout de même. Et enfin, il promet une journée entière où la seule chose dont je dois me soucier est de marcher aussi loin que mes pas me mènent, en regardant, sentant, écoutant cette force qui m'a appelée.

Je la vois, dans les falaises escarpées de roches immobiles depuis des millions d'années, face auxquelles je ne suis rien.

Je la sens, dans la résine des sapins qui me surplombent de quelques dizaines de mètres, embaumant l'air du matin.

Je l'entends, lorsqu'une brise rafraîchit ma nuque ou qu'un ruisseau passe non loin.

Ici, pas d'artifice, seulement la vertigineuse vision des sommets, immuables, et ma petitesse qui résonne face à cette immensité. La seule chose à faire, c'est admirer, et quand la nuit venue, on enfile les sacs de couchage pour observer les étoiles jusqu'à tomber dans les bras de morphée, une plénitude inattendue me remplit, ici où étrangement je me sens bien. Ici où l'ambition, les opportunités, les "carrières" ne font plus sens, et où je ne projette plus une existence imaginée qui serait idéale. Ici où, tout au contraire, j'épouse l'entièreté de mon être et de ce qui l'entoure, comme un tout qui fait enfin sens. Où je peux enfin être présent, dans l'instant.

Je sais pourtant que ce calme n'est qu'une fuite, un luxe, et qu'il demeure temporaire et passager. Mais pour le temps accordé, je m'enivre sans trêve de cette beauté irradiant tous mes sens, cette beauté que je ne trouverai jamais qu'en ces sommets.